Morin

Edgar Morin, piraté par l'Elysée

Raphaëlle Bacqué
Le Monde
2008

Lundi, Edgar Morin est parti tranquillement pour l'Elysée. Nicolas Sarkozy et sa "plume" Henri Guaino l'attendaient dans le bureau présidentiel. Quelques jours auparavant, le 31 décembre, le chef de l'Etat avait affirmé, dans ses voeux aux Français, sa volonté de mettre en oeuvre "une politique de civilisation". Et pour tout dire, l'auteur de ce concept, de gauche "depuis toujours", n'était pas certain que le président connaissait le contenu de la formule qu'il avait piratée.


"Vous êtes sans doute sincère sur les trois quarts de vos discours, ce qui vous permet de ne plus l'être dans le dernier quart sans que l'on remette en cause une sincérité qui paraissait acquise..." Le lendemain, devant la presse, le chef de l'Etat synthétisa à sa façon: "Edgar Morin m'a dit qu'il était aux trois quarts en accord avec ce que je disais." Et commença la longue série d'appels des amis goguenards: "Alors, tu as rallié Sarkozy?"


Finalement, Edgar Morin préfère en sourire. Il rejette farouchement plusieurs aspects de la politique de Nicolas Sarkozy, et surtout le sort réservé aux immigrés, mais après tout, son livre, Pour une politique de civilisation, coécrit avec Sami Naïr en 1997, avait été publié dans une relative indifférence. "Dans quinze jours, il sera réédité, se félicite-t-il. Alors si Sarkozy a servi à ce que des gens réfléchissent à une nouvelle politique, enfin attachée au mieux-être et non plus seulement à la consommation, c'est toujours ça." Tout de même, lorsqu'on lui a proposé de faire un livre d'entretien avec le président, il a ri : "Franchement, à mon âge (87 ans), c'est prématuré..." Mais lui qui a opté depuis longtemps pour les Verts, et surtout Daniel Cohn-Bendit, s'enchante d'avoir vu Ségolène Royal brandir son livre, le 3 janvier au matin sur France 2. Et conserve sur son portable l'invitation à dîner, lundi 14, que la candidate socialiste à la présidentielle y a laissée. "Jusque-là, regrette-t-il, les socialistes ne m'ont jamais utilisé..."


A l'étranger, c'est tout le contraire. La carte d'adhérent du Parti démocrate italien (né de la refondation du Parti communiste) a longtemps comporté une phrase de Morin : "Renoncer au meilleur des mondes, n'est pas renoncer à un monde meilleur." Le président du conseil, le socialiste Romano Prodi, intéressé par sa volonté de lutter contre la parcellisation des savoirs, l'a consulté avant de lancer sa réforme de l'éducation. En Espagne, le premier ministre socialiste, José Luis Zapatero, a voulu lui donner la nationalité espagnole. Au Mexique, une université porte son nom. Dans toute l'Amérique latine, on cite avec enthousiasme sa théorie de la complexité, qu'en France on juge parfois fumeuse sans l'avoir lue. Il en a parfois conçu le sentiment trompeur qu'il n'était pas reconnu et excuse lui-même cette exagération d'un mot: "Je suis un orphelin..."


Car Morin n'est pas seulement un intellectuel. C'est une histoire. Et, en adepte de la sociologie, de la psychanalyse, de la littérature et de l'interaction entre les disciplines, il la raconte sans omettre aucun des déterminants du destin. Enfant unique de Vidal et Luna Nahoum, juifs séfarades originaires de Salonique émigrés à Ménilmontant, il adore sa mère. Son père est bonnetier dans le quartier des marchands du Sentier et espère bien voir son fils lui succéder. Mais la tragédie va installer durablement le malaise entre eux. Le 28 juin 1931, Luna meurt d'une crise cardiaque alors qu'Edgar n'a pas encore fêté ses 10 ans. L'enfant est envoyé chez sa tante, à trois pas du Père-Lachaise où on l'assure que sa mère est partie en voyage. Trois jours plus tard, dans un petit square qui jouxte le cimetière, il aperçoit Vidal, entièrement vêtu de noir. "J'ai tout de suite compris, bien sûr. Je lui en ai voulu toute ma vie de m'avoir empêché de lui dire adieu."


Blessé, surprotégé par son père, il va d'abord chercher à échapper au destin qui lui a été programmé. La guerre sera sa "libération". Vidal a été mobilisé. Il peut donc décider de sa vie. Il entre au Parti communiste et dans la Résistance. Le même réseau que François Mitterrand, Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo, dont il deviendra l'ami. Son premier pseudonyme, Edmond, est en passe d'être découvert? Il va en changer. Le jeune homme a aimé L'espoir, d'André Malraux, et l'un de ses personnages, Manin. Ce sera son nouveau nom de résistant. Mais à Toulouse, où doit se tenir une réunion du réseau, la camarade qui l'accueille a mal compris et le présente à tous: "Voilà Morin." Morin et Nahum deviendront, à la Libération, ses deux noms, séparés par un tiret: "Comme cela, je suis le fils de mon père, mais aussi le fils de mon oeuvre."


Est-il encore communiste dans ces temps où le monde va se partager en deux blocs ? En fait, il doute depuis longtemps. Dès 1948, il ne renouvelle pas sa carte, mais parce qu'il a trouvé dans le PCF une famille, il laisse croire à la cellule de son quartier qu'il milite à celle de son bureau, et réciproquement. Bientôt, en 1951, une militante communiste du genre procureur, Annie Besse, qui deviendra plus tard Annie Kriegel, l'interroge brutalement : "Pourquoi as-tu écrit dans le journal de l'intellectuel socialiste Claude Bourdet alors qu'il est un agent de l'Intelligence Service!" En quelques jours, le voilà réellement exclu du Parti. Le soir même, il sanglote sur cette rupture, mais pour s'en féliciter dès le lendemain : il a retrouvé sa liberté de penser.


Il est marxiste, pourtant. Mais ce qui lui plaît peut-être dans Marx, c'est qu'il ait été à la fois économiste, historien, philosophe: bref, qu'il ait cultivé l'interdisciplinarité. Dans ces années 1970 qui voient l'explosion des sciences humaines, il est à la fois seul dans son genre et déjà admiré. Au tout début des années 1980, le voilà à l'université de Stanford (Californie) au milieu d'une petite bande d'adeptes de la pensée systémique, parmi lesquels Michel Serres, Henri Atlan, René Girard, Jean-Pierre Dupuy. "Ils ont été les premiers à prendre la mesure de l'exténuation des idéologies", constate Jean-Claude Guillebaud qui, à l'époque, suit leurs travaux comme directeur littéraire au Seuil. Ce sont des travailleurs, des penseurs originaux. Des sensuels aussi, qui aiment le plaisir, les femmes, le vin. Morin a belle allure, du succès, des amours.


Il a gardé ses goûts et ses fidélités. Dans son bureau envahi par les livres, il affiche aujourd'hui le sourire radieux de ceux qui aiment la vie, appelle sa femme Edwige "Bichette", et veille à ce qu'elle ne prenne pas froid. Et lorsqu'on s'amuse de le voir tant couver cette charmante petite femme aux yeux clairs, il rit: "C'est ma troisième épouse. L'amour est un privilège de l'âge..."


Edgar Morin est un homme affable. Le président avait décidé d'être charmant. Guaino voulait montrer sa culture. On conversa donc pendant quarante minutes. A la fin, Morin résuma l'âme présidentielle